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Japan Tobacco accusé de couvrir des contrebandiers

 

Un ancien chef de la sécurité du cigarettier avait dénoncé sa hiérarchie genevoise, qui aurait étouffé des enquêtes. Il a été licencié, et des milliers de documents ont été publiés. JTI dénonce une machination.

L’affaire est des plus embarrassantes pour le cigarettier Japan Tobacco, et en particulier pour son quartier général genevois, Japan Tobacco International (JTI), qui supervise les activités mondiales du groupe. Des milliers de notes, de rapports et d’e-mails internes, certains signés de hauts cadres de JTI à Genève, ont été rendus publics le 4   novembre dernier par un réseau de journalistes basé en Europe de l’Est, le Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP). Ces documents ont été divulgués par d’anciens enquêteurs de JTI spécialisés dans la lutte contre la contrebande. Le porte-parole de JTI, Guy Côté, a confirmé l’origine de la fuite au «Matin Dimanche». Le groupe se dit victime d’une machination ourdie par ces anciens employés, qui auraient été licenciés pour fautes graves.

Tolérance zéro

Les sources de l’OCCRP affirment, documents à l’appui, que des cadres genevois de JTI auraient sciemment sabordé des enquêtes internes qui menaçaient d’éclairer les protections dont jouissaient de puissants réseaux de contrebandiers au sein de l’entreprise.

Au cœur de l’affaire apparaît Dave Reynolds, un ancien analyste de la CIA employé depuis 2004 par la division Asie-Pacifique du groupe, puis nommé au rang d’enquêteur en chef de JTI en 2008. Le 10   avril 2010, un vendredi, Dave Reynolds court-circuitait sa hiérarchie genevoise et s’adressait par e-mail à l’avocat en chef deJapan Tobacco, Ryuichi Shimomura: «Durant mes quatre années passées au sein de la division Brand Integrity en Asie, je n’ai jamais rencontré de difficultés avec le management. Or après ma promotion, mon équipe a été confrontée à des réticences grandissantes de la part de hauts cadres de JTI à Genève. En particulier, nous avons reçu l’ordre de cesser nos enquêtes sur les liens possibles d’employés de JTI avec des contrebandiers connus. » Le lundi suivant, Dave Reynolds était licencié. Dans les mois qui ont suivi et jusqu’en juillet dernier, tous les membres de son équipe ont été progressivement remplacés.

Epinglée dans plusieurs affaires tout au long des années 2000, JTI avait versé une amende de 400   millions d’euros et signé un «accord contraignant» avec la Commission européenne en 2007. Celui-ci l’obligeait à adopter une «tolérance zéro» face à la contrebande. L’application de cet accord est supervisée par l’Office européen de lutte antifraude (OLAF).

Des «liens importants»

Dave Reynolds et son équipe s’étaient notamment intéressés à un distributeur jordanien, IBCS, qu’ils considéraient comme un grand pourvoyeur de cigarettes de contrebande au Moyen-Orient. C’est lors de cette enquête que les relations avec la hiérarchie de JTI se seraient tendues. En 2009, le chef de la «compliance», Jean-Luc Perréard, s’inquiétait des conséquences d’une saisie impliquant IBCS et qui devait être annoncée à l’OLAF. «Comme vous le dites, nous devons rédiger cette lettre de manière à ce qu’elle puisse être transmise à l’OLAF», acquiesçait un autre cadre, soulignant «l’importance de nos liens avec IBCS».

JTI refuse de commenter toute «allégation spécifique» en référence à ces documents, que Guy Côté décrit comme «trompeurs», «partiels», «sélectionnés à dessein» et «possiblement truqués. » Le cigarettier n’a toutefois porté plainte ni contre l’OCCRP, ni contre les anciens employés soupçonnés d’être à l’origine des fuites. De son côté, Dave Reynolds a su rebondir, et travaille aujourd’hui pour le FBI à Washington. L’OLAF n’a pas souhaité faire de commentaire à ce stade.

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