dans banksterland, suisse

Les disciples du mystique indien Osho se battent pour le contrôle d’une fondation suisse. Entre soupçons de fraude et faux testament, le Département fédéral de l’intérieur mène des investigations.

Cet article est paru dans L’Hebdo du 11 décembre 2014.

C’est une curieuse missive qui est arrivée sur le bureau du ministre suisse de l’Intérieur Alain Berset, début novembre. «Nous sommes inquiets de constater que des membres d’une fondation de droit suisse puissent être liés à un scandale d’ampleur internationale qui menace d’entacher l’héritage du philosophe Osho», expliquait le courrier.

Ses auteurs sont des disciples du gourou indien Bhagwan Shree Rajneesh, alias Osho.

Le mouvement de ce mystique controversé, surnommé le Sex Guru ou le Gourou en Rolls-Royce, avait connu son apogée dans les années 70 et 80 et influencé la mouvance new age. Critiqué en Inde, notamment pour sa conception très libérale des mœurs sexuelles, le maître s’était expatrié aux Etats-Unis et installé dans un ranch de l’Oregon en 1981, avec 2000 disciples appelés sannyasa.

L’aventure s’était très mal terminée. Le bal des Rolls-Royce utilisées par le maître avait provoqué des tensions avec la population. Des disciples avaient fini par lancer une attaque à la salmonelle contre dix restaurants de la ville voisine. L’épisode, qui n’avait heureusement pas fait de victime, avait précipité la fin de la communauté. Expulsé, le maître était rentré en Inde avant d’y mourir, en 1990.

Une entreprise florissante

Vingt-cinq ans plus tard, le mouvement fondé par Osho est redevenu une entreprise florissante. Ses intérêts, qui passent notamment par des centaines de contrats d’édition dans 50 langues et un site d’e-commerce, sont réunis au sein d’une fondation établie à Zurich, l’Osho International Foundation.

Cette organisation sans but lucratif opère un centre de méditation ultramoderne à Pune, en Inde, très fréquenté par des Occidentaux. L’Osho Meditation Resort offre des stages tels qu’Osho Mystic Roses ou Osho Multiversity facturé 3000 francs pour trente jours.

Des disciples témoignent sur la chaîne YouTube de la fondation, comme Larissa, de Munich, diplômée en droit fiscal de 25 ans, qui explique avoir «trouvé toutes les réponses à [s]es questions» et «surmonté [s]es blocages» grâce à l’enseignement mystique d’Osho.

Seulement voilà: selon un groupe de disciples contestataires en Inde, en Italie et en Allemagne, l’idéal du fondateur serait totalement détourné par la fondation suisse, aujourd’hui placée sous le contrôle de deux frères canadiens, Michael et D’Arcy O’Byrne.

Principal grief: le testament par lequel Osho aurait légué ses droits à la fondation zurichoise serait un faux. Ce document était mystérieusement apparu en 2013, vingt-trois ans après le décès du maître, à l’occasion d’un procès en Espagne, lors duquel la fondation tentait de défendre le dépôt de la marque Osho.

Selon Robert Doetsch, disciple d’Osho depuis 1976 et animateur d’un centre de méditation à Cologne, les frères O’Byrne auraient progressivement pris le contrôle de la fondation après le décès du maître pour transformer le mouvement en une redoutable machine commerciale.

«Osho ne l’aurait jamais toléré, explique Robert Doetsch. Son projet n’a jamais été de créer une religion. Or, c’est exactement ce que tente de faire la fondation autour de la marque Osho.»

En mai dernier, Robert Doetsch a déposé plainte auprès de la Surveillance fédérale des fondations, une autorité rattachée au Département de l’intérieur (DFI), chargé de la supervision des organisations d’utilité publique. L’administration a alors agi avec une fermeté et une célérité tout à fait inhabituelles dans l’univers d’ordinaire très feutré des fondations.

Dès le 2 juin, deux semaines après le dépôt de la plainte, l’autorité prononçait une série de mesures provisionelles à l’encontre de la fondation Osho International, radiant ses administrateurs, dont les frères O’Byrne, et ordonnant le blocage de comptes bancaires auprès de Credit Suisse et PostFinance.

La décision, que L’Hebdo a consultée, mentionnait une longue liste de soupçons. La Surveillance faisait état de «conflits d’intérêts pouvant relever de l’ordre pénal».

Selon l’autorité, des sociétés appartenant aux frères O’Byrne apparaissent comme bénéficiaires de contrats attribués par la fondation. Cerise sur le gâteau: «Des expertises graphologiques indépendantes établissant le testament d’Osho comme non authentique doivent être prises en compte», précisait encore la Surveillance fédérale en juin.

L’autorité a alors chargé un commissaire indépendant de gérer la fondation et de tenter de faire la lumière sur cet imbroglio. Dès sa première conclusion, rendue un mois plus tard, ce dernier estimait que le mandat représentait… beaucoup trop de travail. Le commissaire constatait notamment que la seule activité d’édition représentait 2700 contrats dans 48 langues, dont au moins 500 devaient être renouvelés chaque année.

«J’ai réalisé qu’il était impossible de surveiller et de renégocier ces contrats», confiait le commissaire. Sa proposition? Rétablir au plus vite les anciens administrateurs dans leurs fonctions.

Où est le testament?

C’est donc chose faite depuis le 24 septembre. Dans une seconde décision annulant la première, la Surveillance fédérale a amorcé un virage à 180 degrés. Après avoir reçu les arguments du conseil de fondation, défendu par l’étude zurichoise Vischer, l’autorité a fait machine arrière, toute.

De tous les soupçons évoqués dans sa décision de juin, plus un seul ne restait dans celle de septembre. Se fondant sur le rapport du commissaire, l’autorité estime que la fondation a simplement «répondu de manière crédible sur tous les points évoqués». Basta.

Dans une prise de position de cinq pages adressée à L’Hebdo, le conseil de fondation se dit victime d’une opération de déstabilisation montée à coup «d’accusations fallacieuses» par un «groupe d’individus» conduits par Robert Doetsch. Ceuxci tenteraient «depuis des années de s’approprier et de détruire la propriété intellectuelle des œuvres d’Osho».

En réplique, le conseil de fondation invoque à son tour les volontés supposées du maître: «Osho ne voulait pas que ses œuvres puissent tomber en mains privées. C’est pour cela qu’il a choisi de les protéger par une fondation et un conseil responsable.»

Markus Binder, porte-parole du DFI, précise que, malgré la décision de réinstaller le conseil, la «procédure de surveillance» à l’encontre d’Osho International «est toujours pendante».

Car il reste malgré tout une question ouverte. Qu’en est-il du fameux testament, déclaré faux par trois analyses graphologiques? Curieusement, le second rapport de la Surveillance fédérale n’en faisait plus état. Le message de la fondation à notre rédaction ne disait pas non plus un mot là-dessus. Interrogé spécifiquement à ce propos, son conseil n’a pas souhaité s’exprimer.

Alors que cette question du faux était considérée comme relevant potentiellement du droit pénal il y a quelques mois encore, le porte-parole du DFI indique bizarrement que «la prétendue contrefaçon du testament ne s’inscrit pas du tout dans le contexte de cette procédure».

Dans leur lettre au Département fédéral de l’intérieur, Robert Doetsch et son petit groupe d’ex-sannyasa n’ont qu’une requête: «Aucune décision définitive ne doit être prise avant que le conseil de fondation ne produise le document original et que son authenticité soit évaluée par les autorités suisses.»

Pris en tenaille entre les disciples rebelles d’Osho et les frères O’Byrne, le services d’Alain Berset seront peut-être bientôt contraints de faire la lumière sur l’héritage du «Sex Guru».

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