dans Pictet & Cie

Quand l’ambassadeur volait au secours des associés de Pictet

Attaqués à titre personnel, les dirigeants de la banque privée ont obtenu le soutien d’un diplomate suisse devant un tribunal de Floride. Un ancien client réclame son argent volé.


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Cet article est paru dans L’Hebdo du 8 avril 2015.

A 58 ans, Jerry Ostry est un homme ruiné et malade.

Parti des ganglions, son cancer s’étend peu à peu. Le traitement l’empêche de bouger normalement les doigts, et il s’excuse pour les coupures au téléphone. Son iPhone lui glisse si souvent des mains qu’il l’a équipé d’une coque étanche. «Mon dernier scanner n’était pas trop mal, se rassure ce père de deux enfants de 8 ans. Je surmonterai cette épreuve, comme les autres sur mon chemin.»

Jerry Ostry

Jerry Ostry

Sa voix le dit aussi clairement que ses mots: Jerry se battra jusqu’au bout. Y compris dans le litige qui l’oppose à la banque privée Pictet & Cie. Il a engagé le meilleur avocat qu’il pouvait s’offrir, d’un tout petit cabinet de Miami.

Jerry veut qu’on lui rende l’argent qui lui a été volé, et il n’y va pas de main morte. L’an dernier, l’établissement genevois a dû solliciter l’aide du Département fédéral des affaires étrangères pour tenter de se sortir de ce pétrin.

L’Américain accuse la banque d’avoir volontairement fermé les yeux sur les activités d’un de ses gérants indépendants, Brian Callahan. L’escroc a puisé plus de 100 millions de dollars dans les comptes des clients de Pictet, de 2010 à 2012, pour s’acheter des voitures de luxe et renflouer l’hôtel qu’il détenait avec son beau-frère.

Jerry Ostry a perdu un montant à sept chiffres dans l’embrouille. En septembre 2013, il s’est lancé dans un bras de fer judiciaire contre les associés de la banque privée, à savoir Jacques de Saussure, Renaud de Planta, Nicolas Pictet, Philippe Bertherat, Jean-François Demole, Rémy Best, Bertrand Demole, et Marc Pictet.

Il leur réclame 108 millions de dollars de dommages, à titre personnel.

Les dirigeants de Pictet avaient renoncé à leur statut particulier d’associés «indéfiniment responsables» huit mois plus tôt. Seulement voilà: les faits qui sont reprochés à la banque dans cette affaire remontent au moins à 2009.

La procédure intentée par Jerry Ostry en Floride avance à grands pas. Fin février, la Cour a autorisé l’envoi d’une demande d’entraide internationale à la justice genevoise. Le tribunal souhaite obtenir les documents et la correspondance interne de la banque concernant Callahan.

Pictet avait résisté à ces demandes jusque-là, mais elle devra cette fois s’y plier.

Les questions soulevées par Jerry Ostry méritent en effet des réponses. Pendant près de deux ans, la banque a envoyé des relevés de comptes à son client en lui assurant que ses fonds étaient bien au chaud dans ses coffres, et qu’ils faisaient même des petits. Sauf qu’en réalité Callahan les avait déjà siphonnés.

Comment l’aigrefin a-t-il réalisé ce tour de force?

Il y a plus surprenant encore. Il s’avère que le gérant de fortune de 44 ans formé chez Credit Suisse avait été radié à vie de la profession, en 2009, à la suite d’une précédente entourloupe. L’avis de sa radiation était librement consultable sur l’internet.

Ce qui n’a pas empêché Pictet de lui confier un mandat de gérant externe, de le laisser placer l’argent de ses clients dans un fonds qu’il contrôlait lui-même via des sociétés offshore, et finalement d’y puiser 100 millions incognito. Comment expliquer une telle succession de bourdes?

Jusqu’ici, la banque a refusé de transmettre au tribunal les documents internes qui auraient pu répondre à ces questions. La situation est devenue si tendue, l’été dernier, que l’ambassadeur de Suisse aux Etats-Unis, Manuel Sager, est intervenu dans la procédure. «Ce courrier cherche à éviter un conflit entre les lois des Etats-Unis et de la Suisse», indiquait le diplomate dans une lettre adressée au juge.

Passé les politesses, le ton se faisait menaçant. «Une tentative unilatérale d’un tribunal américain de forcer la remise de documents depuis la Suisse sans le consentement des autorités helvétiques serait considérée comme une violation de la souveraineté», prévenait Manuel Sager.

Dans le viseur

Cette intrusion du gouvernement suisse dans un litige privé est d’autant plus étonnante qu’elle intervient dans un contexte très délicat.

Une centaine d’établissements suisses négocient actuellement l’amende qu’ils devront verser aux autorités américaines pour solder des décennies de fraude fiscale. La banque BSI a ouvert le bal le 30 mars en versant 211 millions de dollars.

Pictet fait partie de la catégorie la plus exposée, puisque la banque était déjà dans le viseur des autorités américaines avant la signature de l’accord sur le règlement du passé. Elle ne pourra donc pas en profiter, et devra régler sa situation individuellement face au Département de la justice.

Pire: l’intervention peu diplomatique de Manuel Sager dans cette affaire de fraude pourrait être mal perçue du côté américain. D’autant que Pictet semble jouer de malchance.

La procureure du Département de la justice qui avait mené l’enquête et obtenu la condamnation de Brian Callahan, Loretta Lynch, a été nommée au poste de ministre de la Justice par Barack Obama, en novembre dernier, pour succéder à Eric Holder. La lettre de l’ambassadeur Sager au juge de Floride était arrivée trois mois plus tôt, au moment même où Loretta Lynch obtenait la condamnation de Brian Callahan.

Durant le procès, la procureure avait adressé son soutien aux investisseurs ruinés dans la fraude.

Résultat des courses: si la nomination de Loretta Lynch est confirmée par le Sénat d’ici là, Pictet pourrait avoir à régler son dossier fiscal face à une ministre de la Justice qui connaît tous les dessous d’une affaire de fraude dans laquelle la banque n’a pas le beau rôle. Tout en donnant l’impression de se réfugier derrière le gouvernement suisse à la première occasion.

Le genre d’attitude qui passe mal outre-Atlantique.

De son côté, Jerry Ostry se réjouit de voir son affaire prise au sérieux par le tribunal de Floride. Mais il n’a pas de mots assez durs pour décrire l’attitude des autorités suisses dans cette affaire. La victime de Brian Callahan estime que la justice et les régulateurs helvétiques ont tout fait pour étouffer les enquêtes contre Pictet.

Il est difficile de lui donner tort.

Avant de porter plainte en Floride, Jerry Ostry s’était adressé à l’ombudsman des banques. Le préposé s’était renseigné auprès de Pictet, et avait finalement répondu qu’il ne pouvait rien faire.

Un autre groupe de victimes de Callahan, la richissime famille Cordish de Baltimore, a choisi d’attaquer la banque en Suisse. Une plainte pénale pour fraude et gestion déloyale a été déposée en mars 2014. L’enquête confiée au procureur Johan Droz avance lentement.

Les Cordish s’étaient adressés à la Finma en février 2014, pour demander si le régulateur allait ouvrir sa propre enquête. Un an plus tard, pas de réponse. Les Cordish ont relancé l’autorité, en février dernier, en s’adressant cette fois au directeur, Mark Branson.

«Nous n’avons pas besoin de vous rappeler que, par le passé, les autorités suisses ont déjà été amenées à intervenir sur des agissements qui auraient pu être empêchés par une action appropriée, prévient la famille dans le courrier. Les Etats-Unis enquêtent sur cette affaire, et il serait regrettable que la Suisse soit seule à ne pas agir.»

La Finma et le Ministère public genevois n’ont pas souhaité faire de commentaires. La banque Pictet se dit «plus que jamais confiante» quant à l’issue de ces procédures.

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