dans Pictet & Cie

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La banque suisse est dans la ligne de mire des Américains pour avoir ouvert deux comptes non déclarés en 2007. Un nom tapé sur Google lui aurait pourtant permis de comprendre que quelque chose clochait avec ces clients. Leurs hommes de paille étaient connus depuis des décennies à Genève. Ils avaient même caché une autre fortune non déclarée: celle de l’acteur Wesley Snipes.

«C’est facile de refaire l’histoire et de juger a posteriori», reproche, amer, un témoin direct de l’affaire de fraude fiscale qui éclabousse la banque Pictet aux Etats-Unis. Mais il le reconnaît: «Si on avait tapé ce nom dans Google à l’époque, on aurait pu s’épargner bien des problèmes.» Ce nom est celui de Daniel Noser, fidèle associé d’un homme d’affaires bien connu de la justice genevoise, champion de la création de sociétés écrans: Arno Arndt.

S’ils avaient pris la peine de faire d’une brève recherche sur Internet, ou simplement de consulter le Registre suisse du commerce, en 2007, les banquiers de Pictet & Cie auraient compris que les deux clients américains dont ils s’apprêtaient à valider les formulaires d’ouverture de comptes n’étaient pas tout à fait nets. La banque genevoise paie aujourd’hui très chèrement cette inadvertance.

Pincés pour fraude fiscale, les deux clients et leurs comptes offshore ont mis les autorités américaines sur la piste de Pictet, qui a reconnu en novembre dernier faire l’objet d’une «demande de renseignements» de la part du Département de la justice. Le procès des deux hommes, qui s’est ouvert en Arizona au début du mois, devient de plus en plus embarrassant pour la banque privée. Le 5 février, ses associés ont choisi de renoncer à leur fameuse responsabilité illimitée sur leurs biens.

Les banquiers de Pictet & Cie ont compris leur erreur il y a dix jours, en lisant l’acte d’accusation dressé contre leurs anciens clients. Les procureurs en charge de l’enquête, Monica Edelstein et Timothy Stockwell, y révèlent que les sociétés écrans qui ont servi à ouvrir les comptes des accusés chez Pictet l’avaient été avec l’aide du «coconspirateur Arno Arndt».

Arno Arndt était connu depuis des décennies comme le loup blanc sur la place bancaire genevoise. Il a été cité depuis le début des années 80 par les médias suisses dans une interminable succession de cas de fraudes, souvent en lien avec les Etats-Unis.

Pendant plus de trente ans, Arno Arndt et ses associés ont créé, vendu ou loué des sociétés écrans de droit suisse et des administrateurs de façade à des hommes d’affaires peu scrupuleux et en quête de discrétion. Le nom de son fidèle partenaire, Daniel Noser, apparaît par exemple dans une fraude pyramidale en Allemagne et dans une affaire d’escroquerie aux Etats-Unis dans laquelle des centaines de petits investisseurs ont fini plumés. Pour ne prendre que les cas les plus récents.

A chaque fois, les sociétés créées ou administrées par Arno Arndt et Daniel Noser servaient à faire disparaître l’argent vers des comptes secrets, en Suisse ou ailleurs.

Le coup de maître du clan Arndt date du début des années 2000. Son héros était le très hollywoodien Wesley Snipes. Le succès de la trilogie «Blade» était monté à la tête de l’acteur, qui s’était rapproché d’un groupuscule suprémaciste noir cultivant l’adoration du dieu égyptien Amen Râ, dont le nom peut se traduire par «le Caché» ou «l’Inconnaissable».

Cachés, des dizaines de millions de dollars de Wesley Snipes l’étaient aussi restées aux yeux du fisc américain, et ce par la grâce de comptes ouverts en Suisse via la société personnelle de l’acteur, Amen Ra Films. Celle-ci était enregistrée à la rue du Marché numéro 3, à Genève. Dans les bureaux d’Arno Arndt. Visiblement fier de son coup, le clan s’était même inspiré de la divinité égyptienne, chère à Snipes, en rebaptisant une de ses sociétés Raamen Entertainment Group SA.

Arrêté pour fraude fiscale en 2008, Wesley Snipes a purgé trois ans de prison, d’où il devrait sortir cet été. Ses intermédiaires suisses n’ont pas été inquiétés. Ils auraient d’ailleurs si bien travaillé que certains des comptes secrets de Wesley Snipes seraient même restés cachés entre Genève et le Liechtenstein.

Allemand d’origine, Arno Arndt était un personnage excentrique. Il avait participé à une émission de la chaîne allemande SAT1, en 1994, promettant une «vie de luxe» sur les rives du Léman, avec de «belles voitures» et 4000 francs par mois à celle qui lui donnerait un héritier. Plus de 1000 femmes avaient répondu à l’appel, selon l’émission.

«Le millionnaire est un escroc!» avait alors titré le Blick, révélant qu’Arno Arndt avait déjà deux enfants.

Ses premiers gros problèmes, le Genevois d’adoption les a rencontrés en 1983 avec… le fisc américain. Il y était alors question d’une petite société américaine dont des milliers d’actions non enregistrées avaient été illégalement vendues via des comptes suisses.

On ne change pas une recette qui marche. Vingt-quatre ans plus tard, le clan Arndt rejouait la scène, cette fois chez Pictet. En janvier 2007, Daniel Noser signait les formulaires d’ouverture des comptes des clients d’Arizona auprès de la banque privée.

L’argent qui y était versé provenait de la vente, via UBS, de milliers d’actions non enregistrées de deux petites sociétés américaines. Ces millions de dollars de profit n’avaient bien entendu jamais été révélés au fisc américain, et avaient servi à acheter un terrain de golf dans le Colorado.

Pictet n’aurait vu de ce manège. La banque reconnaît qu’elle s’est limitée au strict minimum légal dans ses vérifications. «La loi fédérale sur le blanchiment et la Convention de diligence des banques obligent ces dernières à faire une analyse sur la qualité des bénéficiaires des comptes, mais pas pour les membres des conseils d’administration de sociétés créées pour les clients et qui n’ont pas de lien direct avec les fonds», explique son porte-parole Franck Renggli.

Le passé chargé de ce Daniel Noser qui signait les formulaires, et le fait que les deux clients versaient des commissions à une société au nom étrange, Raamen Entertainement Group, n’aurait donc pas alerté Pictet. Mais les procureurs américains pourraient souhaiter en savoir plus. Ils envisagent de convoquer des responsables de la banque genevoise en Arizona pour les interroger, à la barre et sous serment.

Arno Arndt, lui, s’en est allé confier ses secrets à Amen Râ sur l’autre rive. Atteint d’une grave maladie, il est décédé à Genève, le 3 janvier 2012, après une détérioration subite de son état de santé. La société Raamen Entertainment Group SA est toujours active. Elle est dirigée par un certain Daniel Noser. Il n’a pas répondu à nos appels cette semaine.

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