dans SwissLeaks

Le renseignement américain l’avait décrit comme une «menace criminelle». En Suisse, il était au cœur de l’affaire des fonds Salinas. SwissLeaks révèle que, en 2007, l’homme d’affaires mexicain disposait de 180 millions de dollars chez HSBC.

Cet article a été publié dans L’Hebdo du 12 février 2015.

Par François Pilet et Marie Maurisse

Image: Carlos Hank Rhon (devant, au centre) et son fils Carlos Hank González jr. (à gauche), le 9 décembre 2013 lors de la cérémonie d’ouverture de la Bourse de Mexico. © Susana Gonzalez / Bloomberg

Dans la salle pleine à craquer, les journalistes se tortillent sur leur chaise. En ce 20 octobre 1998, ils sont venus du monde entier en Suisse pour entendre les déclarations de la procureure fédérale Carla Del Ponte sur les fonds Salinas. Plus de 400 millions auraient été détournés entre 1989 et 1993 par Raúl Salinas, frère de l’ex-président du Mexique. Une partie du butin se trouve à Genève.

Pour Carla Del Ponte, c’est l’affaire du siècle. La Tessinoise s’éclaircit la voix, puis déclare: «L’abondance des indices et des preuves permet d’établir que les fonds d’un total de 114,4 millions de dollars découverts et bloqués en Suisse en 1995 proviennent du trafic de drogue.» L’argent provenait du sanguinaire cartel mexicain des Zetas. Les liens avec Salinas étaient accablants et la condamnation imminente…

En tête des suspects se trouve alors un dénommé Carlos Hank Rhon. Son visage affiche un sourire poli, mais le regard est glaçant. Ce puissant industriel connaît les Salinas depuis sa tendre jeunesse. Quand ceux-ci ont eu besoin d’un conseil financier, en janvier 1992, il n’hésite pas – entre amis, c’est tout naturel – à les présenter à sa banquière de longue date, Amy Elliott. Lors d’une audition devant le Sénat américain, en 1999, celle-ci se souvenait que Raúl Salinas «avait demandé que ses comptes soient structurés de la même manière» que ceux de son ami Carlos Hank Rhon.

Aussitôt dit, aussitôt fait. La méthode est reprise telle quelle par Citibank, qui lui ouvre des comptes dans sa filiale de Genève. «Il avait établi une société d’investissement pour abriter ses avoirs, expliquait Amy Elliott. Les actions de cette société étaient ensuite détenues par un trust.» Ce type de structure garantit la plus grande discrétion à son bénéficiaire. «C’était un montage financier très commun dans la banque privée internationale.» Carlos Hank Rhon, devenu l’architecte financier des Salinas, est ravi. Il en profite pour alimenter luimême, à hauteur de 9 millions de dollars, les comptes de son ami.

Face aux enquêteurs suisses venus l’interroger dans sa prison d’Almoloya fin 1995, Raúl Salinas déclarait: «Je suis vraiment reconnaissant que ces événements aient eu lieu en Suisse parce que j’ai confiance dans la législation helvétique.»

L’homme ne croyait pas si bien dire. Car, au final, l’opération Salinas fut un échec retentissant. Face au manque de collaboration des autorités mexicaines, la Suisse rend le dossier au Mexique en 2002. Raúl Salinas est finalement relâché. Quant à Carlos Hank Rhon, il échappe de justesse à un ordre d’arrestation émis contre lui par un juge mexicain en 2006. Il ne sera plus jamais inquiété.

Depuis lors, l’homme d’affaires se pose régulièrement à Genève à bord de son Gulfstream. A chaque fois, il utilise son splendide jet privé immatriculé à ses initiales, XA-CHR. Son dernier séjour a duré du 15 décembre au 2 janvier dernier.

Carlos Hank Rhon ne vient pas en Suisse que pour les Fêtes: il y possède aussi des intérêts financiers. Les Swissleaks, ces données bancaires dérobées par Hervé Falciani, obtenues par Le Monde et transmises au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), révèlent aujourd’hui que, dès 2005 et jusqu’en 2007 au moins, le Mexicain possédait près de 180 millions de dollars à la banque HSBC Suisse.

Déjà vu

Le montage offre un air de déjà vu. La plus grosse partie du compte, 160 millions de dollars, a été placée au nom d’une société domiciliée à Singapour, HMEX Pte. Ltd., elle-même liée à trois trusts. Selon le registre des sociétés de Singapour, HMEX Pte. était toujours active le 8 août 2014.

Avec une fortune évaluée par Forbes à 2,4 milliards de dollars, Carlos Hank Rhon est à la tête d’un empire tentaculaire qui s’appuie sur un groupe financier fondé en 1992, Grupo Financiero Interacciones. Chez les Hank, le business est une affaire de famille. Le patriarche, Carlos Hank González, avait fait fortune dans l’immobilier tout en grimpant les échelons politiques au sein du Parti révolutionnaire institutionnel, le PRI, jusqu’à devenir maire de Mexico. Décédé en 2001, l’homme avait une formule favorite: «Un politicien pauvre est un pauvre politicien.»

Son fils aîné, Carlos Hank Rhon, ne fait pas de politique, mais des affaires. Et cela en toute discrétion. Ce n’est pas le cas de Jorge Hank Rhon, son excentrique de frère, dont le groupe Caliente possède des centres commerciaux et des salles de jeu. Dans son ranch de Tijuana, il organise souvent des fêtes somptueuses auxquelles sont régulièrement invités les frères Arellano Félix, barons du cartel de Tijuana.

On dit que, un jour, Jorge Hank Rhon tenta de faire entrer sa tigresse de Sibérie aux Etats-Unis… dans sa Mercedes. C’est cette légende qui inspirera les services de renseignement américains, en 1997, à l’heure d’ouvrir une enquête secrète sur les liens de la famille Hank Rhon avec les narcotrafiquants. Comme pour les Salinas avant eux, les preuves accumulées sur les Hank semblaient accablantes.

Plusieurs grands médias, dont le Washington Post, avaient obtenu le rapport: les Hank y étaient considérés par les autorités américaines comme une «menace criminelle significative». Le clan contreattaque immédiatement en démentant le rapport dans sa totalité. Forte d’un réseau puissant, y compris aux Etats-Unis, la dynastie Hank parvient à laver son nom. La ministre de la Justice en personne, Janet Reno, déclare en 1999 que les conclusions du rapport n’ont «jamais été adoptées comme des vues officielles». Dès ce moment, plus rien n’empêchait l’ascension des Hank.

Une passion pour le Texas

Un pan de leurs affaires reste toutefois très exposé: le secteur bancaire. Depuis des décennies, le clan cherche à étendre son influence au-delà du Río Grande, vers le sud du Texas. A la fin des années 90 déjà, Carlos Hank Rhon avait mis la main en douce sur la Laredo National Bank en usant d’une compagnie offshore. La stratégie – illégale – n’avait pas échappé à la Réserve fédérale américaine, qui lui infligeait en 2001 une amende de 40 millions de dollars.

Une autre banque contrôlée par la famille, le groupe Banorte, avait acheté l’Inter National Bank en 2006. Cet établissement a été à plusieurs reprises impliqué dans des cas de blanchiment. Comme celui du Mexicain Guillermo Flores Cordero, actuellement incarcéré à la prison texane de Corpus Christi, accusé d’avoir transféré de l’argent sale du cartel des Zetas aux Etats-Unis.

Sous étroite surveillance, les activités de la famille Hank aux Etats-Unis sont une nouvelle fois sanctionnées en janvier 2014. Une filiale du groupe Banorte écope d’une amende pour «système inadéquat de surveillance antiblanchiment».

Un ancien cadre de la banque assure que, à Genève, les 180 millions de Carlos Hank Rhon ont fait l’objet de toutes les vérifications possibles et imaginables. «Les gérants connaissaient ce compte par cœur, insiste-t-il. Nous étions conscients qu’un tel client pouvait présenter des risques et, croyez-moi, l’origine des fonds a été vérifiée cinquante fois.» En apprenant par L’Hebdo l’existence du compte de Carlos Hank Rhon chez HSBC, un des procureurs en charge de l’affaire Salinas est resté stupéfait. Avant de bredouiller: «Peut-être que toutes les règles ont été respectées… Mais c’est quand même fou.»

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